Challenge #21 : Battre un expert aux échecs

En 37 coups (et un peu de réussite)♟

Hello !

Ici Ulysse, toujours en direct de Johannesburg (Afrique du Sud). 🇿🇦

Je suis tellement excité à l’idée de vous emmener dans l’univers des échecs.

Cela faisait longtemps que je voulais me challenger sur ce jeu. J’ai même commencé à m’entraîner depuis plusieurs mois (doucement).

Et oui, j’ai regardé la série The Queen’s Gambit (Le jeu de la dame). J’ai été hypé et j’ai décidé de passer la seconde.

Je joue depuis l’âge de 4 ou 5 ans, mais jamais je ne m’y étais mis sérieusement.

Il y a un monde entre connaître les règles et savoir bien jouer.

Il y a une galaxie entre savoir bien jouer et Magnus Carlsen (l’actuel champion du monde).

Il y a un univers entre Magnus Carlsen et l’ordinateur.

Pour comprendre l’objectif de ce challenge, il faut que je vous introduise au concept de l’Elo.

Certains auront peut-être de lointains souvenirs de League of Legend.

Selon Wikipedia :

Le classement Elo attribue au joueur, suivant ses performances passées, un nombre de points (« points Elo ») tel que deux joueurs supposés de même force aient le même nombre de points. Plus le joueur est performant et plus son nombre de points Elo est élevé. Si un joueur réalise une performance supérieure à son niveau estimé, il gagne des points Elo. Réciproquement, il en perd s'il réalise une contre-performance.

Ce système est basé sur un calcul probabiliste.

Introduisons l’espérance.

En mathématiques, il s’agit de la valeur que l'on s'attend à trouver, en moyenne, si l'on répète un grand nombre de fois la même expérience aléatoire.

Par exemple, si vous jouez un million de fois au loto avec des grilles aléatoires, vous remporterez en moyenne 1 € pour chaque grille.

Pas de chance, une grille vous coûtera 2,20 €.

💡 La loterie est une taxe sur les gens qui sont mauvais en maths.

Ce n’est pas moi qui le dis, c’est Wikipedia (no joke) :

Le Loto est donc un Impôt volontaire. Plus vulgairement, il s'agit clairement d'un attrape-couillon.

Revenons aux échecs. Une même différence de points entre deux joueurs implique la même espérance de gain.

Un joueur classé 2 850 Elo a autant de chance de battre un joueur classé 2 800 Elo, qu'un joueur classé 1 250 Elo a de chance de battre un joueur classé 1 200 Elo.

Pour les matheux, la probabilité de gain en fonction de la différence de points Elo D est de :

Pour les non-matheux, vous pouvez utiliser ce site.

Il nous reste à définir l’Elo à partir duquel on peut considérer un joueur d’échecs comme “expert”.

The United States Chess Federation donne le titre de “Chess expert” aux joueurs qui atteignent 2000 Elo.

Mon Elo ?

👉 1200

Ma probabilité de gain ?

👉 0,99 % soit 1 partie sur 101.

Ce n’est pas beaucoup. C’est tout de même mieux qu’au loto.

Voilà le récit de cette bataille vers la victoire :

Une erreur s’est volontairement glissée dans la miniature.
L’avez-vous trouvée ?

La game qui valide mon challenge a été jouée sur une cadence Fischer 3 + 2. Cela signifie que nous avions chacun 3 minutes à la pendule pour jouer, plus 2 secondes de rajout par coup.

J’ai gagné au temps, mais je n’ai pas à rougir de ma position.

Dans la vidéo, j’explique comment je m’y suis pris pour arriver à arnaquer une partie à quelqu’un de beaucoup plus fort que moi.

Dans cette newsletter, je vais plutôt me focaliser sur comment progresser aux échecs.


Les key learnings pour progresser aux échecs

Disclaimer : Je ne suis pas un pro, juste un passionné.

Vous ne deviendrez pas excellent aux échecs en une semaine (sorry).

En revanche, si votre niveau s’approche de “Je connais les règles, je crois que l’on roque comme cela, et la prise en passant me dit quelque chose mais sans plus”, alors vous pouvez drastiquement améliorer votre jeu en appliquant quelques principes.

Pour info, la prise en passant c’est lorsqu’un pion se trouve sur la cinquième rangée et que l’adversaire avance de deux cases un pion d’une colonne voisine (les deux pions se retrouvent alors côte à côte sur la même rangée), le premier pion peut prendre le second. Pour effectuer la prise en passant, le joueur avance son pion en diagonale sur la sixième rangée et la colonne du pion adverse, et ôte ce dernier de l’échiquier.

Le jeu d’échecs est un jeu de guerre. Pour chaque principe, je vais m’amuser à faire un parallèle avec une citation de Sun Tzu, auteur du fameux traité écrit en -500 : “L’art de la guerre”.

Pour les débutants (ne soyez pas vexés, la probabilité que vous soyez dans cette catégorie est assez élevée), voilà 5 principes simples à garder en tête :

  1. Connaître la valeur des pièces
    Chaque pièce a un indicateur de puissance :
    Pion : 1 point
    Cavalier : 3 points
    Fou : 3 points
    Tour : 5 points
    Dame : 9 points

    Échanger un cavalier contre une tour n’est généralement pas une bonne idée. Il est bon de noter que les cavaliers sont plus forts que les fous dans des positions fermées (avec beaucoup de pions qui bloquent), et que les fous sont plus forts dans les positions ouvertes (lorsque l’échiquier se vide, les fous peuvent rayonner sur leurs diagonales).

La perception est forte, la vue est faible.

  1. Contrôler le centre
    Sur un champ de bataille, si vous contrôlez le centre, vous pouvez jaillir beaucoup plus facilement sur n’importe quelle escarmouche. C’est pour cela que la plupart des joueurs ouvrent la partie en mettant des pions au centre (en E4 ou D4).

Généralement, celui qui occupe le terrain le premier et attend l’ennemi est en position de force ; celui qui arrive sur les lieux plus tard et se précipite au combat est déjà affaibli.

  1. Développer ses pièces
    C’est bien beau d’avoir des pièces, mais si elles ne jouent pas, elles ne servent à rien. Si vous avez un membre de votre équipe de foot qui passe la partie au coin de corner, il ne sera pas très utile.

Il faut conduire, en amont du combat, des manœuvres indirectes, dont le but est soit de préparer une situation favorable au combat, soit de vaincre sans même devoir combattre.

  1. Mettre son roi à l’abri
    Il est le nerf de la guerre. Si votre roi est pris, peu importe votre avantage, vous perdez. Souvent, on met son roi à l’abri en roquant après avoir développé ses pièces (en essayant de contrôler le centre).

Lorsque le coup de tonnerre éclate, il est trop tard pour se boucher les oreilles.

  1. Échanger ses pièces en cas d’avantage matériel
    Si vous remportez une pièce (disons un cavalier), il est alors malin d’échanger toutes les autres (dame contre dame, tour contre tour, etc..). Lorsqu’une équipe de rugby attaque à 15 contre 14, l’avantage n’est pas si évident. Si vous attaquez à 2 contre 1, là vous allez faire mal.

Lorsque vous possédez la supériorité à dix contre un, encerclez l'ennemi. À cinq contre un, attaquez-le. À deux contre un, divisez-le. Si vous êtes de force égale, vous pouvez engager le combat.

  • Bonus : Il faut maîtriser les règles avant de pouvoir les briser. Chaque partie étant unique, ne suivez pas chaque principe bêtement. Adaptez-vous.

Ne répétez pas les mêmes tactiques victorieuses, mais adaptez-vous aux circonstances chaque fois particulières.


Quelques petites questions à se poser en jeu :

  • Est-ce que ce coup améliore ma position ?

  • Comment pourrais-je améliorer l’activité de mes pièces ?

  • *L’adversaire bouge une pièce* Qu’est-ce que faisait cette pièce qu’elle ne fait plus ?

  • Quelles sont les menaces de l’adversaire ?

  • Est-ce qu’il y a des faiblesses à exploiter ?

  • Est-ce que je me suis abonné(e) à la chaîne YouTube d’Ulysse ?


Une fois ces bases en tête, vous pourrez commencer à vous intéresser plus en détail aux ouvertures, aux principes stratégiques, à l’entraînement tactique, et aux finales.

  1. Les ouvertures

Ce sont les premiers coups de la partie. Il n’est pas la peine d’en apprendre 100 différentes. Travaillez un petit répertoire.

Jouez toujours le même coup avec les blancs et étudiez quelques variantes en fonction des réponses de l’adversaire. De même avec les noirs, ayez quelques coups en stock en fonction de ce que vous joueront les blancs.

Vous pouvez par exemple jeter un œil à l’écossaise documentée par Blitzstream et Fabien Libiszewski dans cette playlist.

Personnellement, j’utilise des ouvertures “setup” pour ne pas apprendre trop de théorie. L’idée est de rejoindre le milieu de jeu avec une position solide, puis de faire parler les mécaniques.

Je suis un adepte du Système de Londres avec les blancs (introduction en 10 minutes + des exemples de parties) et de l'Est Indienne avec les noirs (introduction en 10 minutes + des exemples de parties).

  1. Le milieu de jeu

Une fois l’ouverture passée, il faut se créer un avantage.

Il va falloir travailler les principes stratégiques (élaboration d’un plan d’ensemble à long terme) et tactiques (manœuvres pour prendre un avantage à court terme).

Pour progresser en stratégie, vous pouvez vous appuyer sur les leçons proposées par Chess.com (et aussi les exercices intensifs). Vous pouvez également explorer les excellentes parties pédagogiques de Blitzstream.

Quand je prends un cours avec mon prof, Samuel Malka, c’est souvent de stratégie dont il est question. Il vient de lancer une chaîne YouTube où il analyse ses parties. C’est du super contenu pour s’améliorer sur cette dimension du jeu.

D’ailleurs, il lui reste quelques places pour des élèves. Si vous voulez prendre des cours en ligne, n’hésitez pas à répondre à ce mail et je vous mettrai en relation.

Pour progresser en tactique, je vous conseille de faire un maximum de problèmes sur Chess.com afin d’aiguiser vos sens. Un problème (ou puzzle / diagramme) est une position donnée où il va falloir trouver le meilleur coup (qui souvent donne un avantage).

  1. Les finales

On arrive généralement en finale lorsque les dames ne sont plus sur l’échiquier. Il faut alors convertir la position en gain. Là encore les exercices intensifs sont tops pour progresser.


Pour aller plus loin

Retournons en 2012. Je suis alors en prépa PC* et j’ai un gros DS à préparer.

Entre deux révisions, je tombe par hasard sur un documentaire relatant l’histoire du duel entre Kasparov et Karpov : Deux rois pour une couronne.

Je suis immédiatement happé. Tant pis pour les maths.

C’est une lutte de style, un combat idéologique, et même une bataille politique entre deux hommes que tout oppose.

Garry Kasparov VS Anatoli Karpov, c’est :

  • 144 parties disputées

  • 104 nulles

  • 21 victoires pour Kasparov

  • 19 victoires pour Karpov

Je reste scotché. Hollywood n’aurait pas pu inventer un scénario pareil.

Bienvenue dans le monde incroyable des échecs.


L’histoire de ce jeu est dingue.

Faisons un saut en arrière dans la chronologie.

Avant le fameux duel Kasparov - Karpov de 1 984 / 1 985, il y en a eu un autre tout aussi célèbre : Fischer - Spassky, en 1 972.

La folie de Beth Harmon dans la série Netflix est probablement tirée de celle de Bobby Fischer.

Elle avait de quoi inspirer le cinéma. Le film de sa vie est fascinant.

Et si vous pensez que c’est romancé, vous n’avez pas encore vu le vrai Fischer.

De la gloire américaine à l’exil, sa psychose n’avait d’égal que son génie.

Après Spassky, c’est le jeune Karpov qui arrivera au sommet de la pyramide soviétique.

Fischer contestera tellement les conditions du match qu’il sera déclaré forfait et Karpov sera sacré champion du monde. La suite, vous la connaissez.


Je prends un break dans cette newsletter pour aller défier Beth Harmon.

Si vous voulez vous y essayer, voilà un simulateur en fonction de son âge.

Je l’ai déjà battu à 8, 9 et 10 ans. Aujourd’hui je m’attaque à la Beth de 15 ans. Il va y avoir de la bagarre. 🥊

Le joueur 🇫🇷 qui obtient une bonne position après 25 coups !

Victoire après 69 coups d’une partie acharnée !

*Pas peu fier*

Par contre, je crois que je vais laisser les Beth de 17, 20 et 22 ans tranquilles.

MaJ du 04/05/2021 :

Il ne semble plus possible de jouer Beth Harmon. Vous pouvez cependant défier d’autres robots !


Comment comparer les plus grands joueurs d’échecs de l'histoire ?

Pas évident de prédire qui aurait gagné entre Magnus Carlsen et Bobby Fischer.

Certes, on pourrait utiliser le classement Elo, mais il a ses limites. En effet, l’Elo moyen a subi une inflation ces dernières années.

En fait, ce sont deux branches de la recherche qui s’affrontent entre les méthodes statistiques qui se basent essentiellement sur les résultats des parties jouées, et les méthodes intrinsèques qui tentent d'évaluer directement la qualité des coups joués.

Le modèle Markovien est particulièrement intéressant.

Accrochez-vous :

La méthode a été testée sur 26 000 parties jouées par tous les champions du monde d'échecs depuis Wilhelm Steinitz. Elles ont été évaluées sur un superordinateur en utilisant le programme Stockfish, qui a un classement de 3 150 Elo dans le cadre de cette étude. L'évaluation a pris 62 000 heures de CPU. Pour chaque position, on estime d'abord la probabilité qu'une erreur soit commise, et l'amplitude de cette erreur, en comparant les deux meilleurs coups (évaluées au rythme de deux minutes par coup, soit une profondeur d'environ 26 demi-coups), avec le coup effectivement joué, en commençant au dixième coup, pour limiter les biais liés aux bibliothèques d'ouverture. Ces modèles, calculés annuellement pour chaque joueur, sont ensuite utilisés pour calculer la probabilité de victoire/nul/défaite pour un match opposant n'importe lequel des joueurs dont on connaît le modèle.

Je trouve l’idée brillante.

En prenant la meilleure année de chaque joueur, c’est Carlsen (2013) qui arrive en tête devant Kramnik (1999), Fischer (1971) et Kasparov (2001).

Si vous voulez creuser le sujet, je vous recommande cet excellent article (qu’est-ce que je ferai sans Wikipedia).


En parlant de l’ordinateur, certains se souviendront peut-être du match de Kasparov contre Deep Blue (d’IBM).

Kasparov remporta le premier match (4-2) en 1996.

En 1997, c’est le coup de tonnerre. Kasparov perd (2,5-3,5).

Les médias s’affolent. Serait-ce la fin de l’humanité ? Allons-nous rentrer dans la matrice ?

Pas encore (a priori).

Aujourd’hui, les ordinateurs ont largement dépassé les capacités humaines, si bien qu’il y a des tournois qui leur sont exclusivement réservés.

Le plus haut Elo jamais atteint par un humain est de 2 882 (Magnus Carlsen).

Aujourd’hui, la plupart des algorithmes dépassent les 3 000.

Stockfish mène la danse en chatouillant les 3 700. 🤖


Je n’ai lu qu’assez peu de romans dans ma vie.

S’il y en a bien un qui m’a marqué, c’est Le Joueur d'échecs de Stefan Zweig.

L’action se passe sur un paquebot où le champion du monde en titre va se confronter à un joueur inconnu, qui n’a pu pratiquer le jeu que mentalement lorsqu’il était détenu dans une prison nazie pendant l'occupation allemande de l'Autriche.

Je ne vous en dis pas plus.


Pour finir, je vous propose une légende sur l’origine du jeu.

Elle raconte l'histoire d'un roi légendaire des Indes qui cherchait à tout prix à tromper son ennui.

Il promit une récompense exceptionnelle à qui lui proposerait une distraction qui le satisferait.

Lorsque le sage Sissa, fils du Brahmine Dahir, lui présenta le jeu d'échecs, le souverain, enthousiaste, demanda à Sissa ce que celui-ci souhaitait en échange de ce cadeau extraordinaire.

“Humblement”, Sissa demanda au prince de déposer un grain de riz sur la première case, deux sur la deuxième, quatre sur la troisième, et ainsi de suite pour remplir l'échiquier en doublant la quantité de grain à chaque case.

Le prince accorda immédiatement cette récompense en apparence modeste, mais son conseiller lui expliqua qu'il venait de signer la mort du royaume car les récoltes de l'année ne suffiraient à s'acquitter du prix du jeu.

En effet, sur la dernière case de l'échiquier, il faudrait déposer 2^63 graines, soit plus de neuf milliards de milliards de grains (9 223 372 036 854 775 808 pour être précis), et y ajouter le total des grains déposés sur les cases précédentes.

Cela représente un total de 18 446 744 073 709 551 615 grains, ce qui correspond au 64e nombre de Mersenne (nombre sous la forme 2^n − 1, ici 2^64 - 1).

Le poids moyen d’un grain de riz étant d’environ 0,04 g, ce ne sont pas moins de 737 milliards de tonnes de riz qu’il faudra donner à Sissa. Malin !


Je pourrais encore vous parler de ce jeu pendant des heures. Il faut bien que je m’arrête quelque part (après on me dit que mes newsletters sont trop longues 😢).

Je vous laisse avec cette citation à méditer de celui qui a ouvert le bal :

Lorsque le monde est en paix, un homme de bien garde son épée à son côté.
Sun Tzu

À très vite, pour un nouveau challenge,

Ulysse


Le saviez-vous ?

  • Vous pouvez explorer un atelier d’introspection pour apprendre à vous connaître.

  • Vous pouvez réserver un coaching pour dépasser vos barrières mentales.

  • Vous pouvez suivre les backstages des 100 challenges à travers le monde sur Instagram.

  • Vous pouvez lire toutes les newsletters dans les archives.

  • Vous pouvez soutenir le projet sur Patreon et accéder à des contreparties.


Quelqu'un vous a envoyé cet article ? Cette personne vous estime ! Abonnez-vous pour recevoir les prochaines éditions.